Tous les jours de notre vie, nous nous adaptons à toutes les situations qui se présentent à nous. Nous modifions, parfois sans s'en rendre compte, notre façon d'interagir avec les personnes qui nous entourent. Nous construisons notre personnalité à chaque jour, sans même le vouloir, que ce soit avec nos gestes, notre habillement mais surtout notre langage. La langue est le cœur de chacun et nous basons souvent notre première impression de quelqu'un sur, bien sûr son apparence, mais également sur sa façon de parler, de s'exprimer. Dans le cas de David Morin, dans la pièce King Dave d'Alexandre Goyette et dans le cas des jumeaux Simon et Jeanne, dans l'œuvre Incendies par Wajdi Mouawad, est-il juste de dire que leurs modes d'expression, c'est-à-dire leurs registres de langue, vocabulaire et tons, sont représentatifs de leurs identités? Explorons ici cette question, en voyant d'abord le cas de David dans King Dave , en se penchant sur les deux côtés distants de sa personnalité et en voyant comment le langage réussit à faire ressortir chacune d'elle. Ensuite, nous verrons le cas des jumeaux d' Incendies , tout d'abord le cas de Simon, puis celui de Jeanne.
David Morin est une personne qui n'a pas eu la vie facile. Agressé dans sa jeunesse et vivant de façon défavorisée, il a dû se former une carapace pour survivre. Quotidiennement, il forme un peu plus celle-ci avec son orgueil, son attitude de dur à cure et même avec son côté criminel, bien malgré lui. Mais surtout, c'est son langage qui lui permet de bâtir cet extérieur qui le caractérise, afin de fuir son intérieur.
« C'pas encore fini man. Oh shit non! Toujours de s'en sortir. Toujours une solution avec Dave. Le gars, y va s'r'faire. Rocky man, watch out. »
Des mots comme man et shit sont des mots de dur à cuire. Quand les gens les utilisent, c'est pour, en un sens, prouver leur autorité et démontrer que rien ne les atteint. C'est exactement que ce Dave fait ici. Il les utilise pour se donner une identité d'homme sans sensibilité. Puis, lorsqu'il mentionne Rocky, il fait bien sûr référence aux célèbres films de ce boxeur déterminé. Il miroite cette identité de grand gaillard afin de se donner confiance en lui-même. Il se projette en cet homme qui n'a peur de rien afin de tenter de faire face à la situation qui le trouble.
Ensuite, nous pouvons constater que David a deux personnalités bien différentes. Il y a le "Dave", ce gaillard au cœur de pierre et à l'extérieur de bum, puis il y a David. Ce dernier est en fait le noyau de sa personnalité. À l'intérieur, bien enfoui au fond de lui, ce David au cœur tendre est bien là et il refait parfois surface, souvent aux moments les plus dramatiques de sa vie.
« [...] J'voudrais être dans' bras d'ma mère. Qu'à me dise qu'à m'aime. Qu'à sait que chus pas comme ça dans l'fond. Qu'on va s'en sortir. Qu'à va tout faire pour m'aider, me cacher même si y faut. Me bercer, je l'sais-tu moé. »
Tous et chacun avons vécu la tendre période du nouveau-né. On est le centre d'attention, chacun est à nos petits soins et notre mère, à l'aide de ses instincts maternels innés, s'occupe de nous comme d'elle-même. Dans la situation que David est à cette partie de l'histoire, il n'a plus grand espoir en quoi que ce soit. Il sent que tout est fini, même si ce n'est pas le cas. Quand il parle de se faire bercer, il veut finalement retrouver cette sécurité qu'il a eu dans, peut-être, la seule période d'insouciance de sa vie. Il sait au fond de lui que sa mère sera toujours là pour lui. Lorsqu'il désire que sa mère lui dise qu'elle l'aime, il recherche cet amour inconditionnel que seul les liens parents-enfants peuvent apporter. Le David sensible sait très bien que malgré ce qu'on projette à l'extérieur, chacun a besoin d'être aimé et d'être réconforté. C'est dans cet extrait qu'on voit bien que son côté intérieur ressort parfois à l'extérieur, à l'aide de son langage.
Nous voyons donc bien que David a deux identités, celle de Dave (ou King Dave) et celle de David, tous deux avec leurs traits complètement à l'opposé, mais qui forment finalement sa personnalité.
Passons maintenant aux cas de Simon et Jeanne dans l'œuvre « Incendies ».
Le langage de Simon est-il vraiment représentatif de son identité ? Non, il ne l'est pas, c'est en fait une carapace, une façon de cacher qui il est vraiment. Simon est un gars vulgaire, sans pitié et susceptible. Son langage est très inapproprié dans les situations dans lesquelles il est utilisé. C'est comme si ce personnage se défoulait, à l'aide de ses matchs de luttes et de son agressivité évidente, mais aussi à l'aide de son vocabulaire et de son ton, pour contester un vide intérieur impossible à remplir. C'est une quête d'identité.
« J'en veux pas de son argent, j'en veux pas de son cahier…Si elle pense m'émouvoir avec son crisse de cahier ! Hey ! C'est la meilleure, celle-là : « Retrouve ton père et ton frère ! » Pourquoi elle ne les a pas retrouvés elle-même si c'était si urgent, tabarnak !? Pourquoi elle ne s'est pas occupée de nous la crisse, s'il lui fallait absolument un autre fils quelque part ?! Pourquoi dans son putain de testament, elle ne dit pas une seule fois le mot mes enfants pour parler de nous ? Le mot fils, le mot fille ! […] « La jumelle, le jumeau, enfants sortis de mon ventre », comme si on était un tas de vomissure, un tas de merde qu'elle a été obligée de chier ! Pourquoi ?! » page 16
Simon utilise les sacres tabarnak, crisse et putain afin d'agrémenter ses paroles de sa typique agressivité qui le caractérise. Il fait le frère qui a une attitude de je-m'en-foutisme mais qui au fond est profondément touché par la situation familiale auquel il fait face. L'identité est très importante pour lui et il explique, quoique maladroitement, qu'il n'a jamais trouvé la sienne. En utilisant les mots fils, fille et en disant « Pourquoi elle ne s'est pas occupé de nous la crisse », il crie haut et fort cette quête d'identité qui ne s'est jamais achevé. Il croit sincèrement que leur mère les a toujours laissés, lui et sa sœur, dans le noir, spirituellement parlant. C'est pourquoi il aide finalement Jeanne dans la quête vers le vérité sur leur passé afin d'en finir avec ces éternels tourments qui l'enchaînent depuis toujours. Il est entêté et même borné, au début, mais en rejoignant sa sœur, sa vraie personnalité ressort et le Simon avec une vie accomplie et sans remises en question jaillit.
Jeanne, tant qu'à elle, a une approche beaucoup caractéristique des femmes. Elle est beaucoup plus calme et posée face à son passé incertain et son identité incomplète. Au lieu d'utiliser l'agressivité et la colère comme son frère, elle se réfugie plutôt dans l'intellectualisme et se bâtit, tout au long de sa vie, une personnalité mature et déterminée, malgré son identité ombragée. Elle est une femme accomplie malgré tout et elle sait tenir tête aux situations.
« Simon, écoute, Simon, je n'ai pas le temps de discuter, il ne me reste presque plus de monnaie alors tu te la fermes et tu m'écoutes ! Non ! Toi, toi tu m'écoutes ! […] Elle a été emprisonnée […], torturée […], violée ! »
Dans cet extrait, Jeanne tient tête à son frère, comme lorsqu'elle dit « Non ! Toi, toi tu m'écoutes ! ». Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds et elle garde le contrôle de la situation critique qui est en train d'arriver. C'est d'ailleurs cette attitude de fonceuse qui l'a fait aller seule au Liban pour trouver ceux qu'elle cherchait. Elle utilise aussi l'expression « tu te la fermes et tu m'écoutes » dans un sens très autoritaire. Cette femme autrefois réservée, comme lors de la scène du notaire où elle ne parle pas, a maintenant la clé de l'énigme entre ses mains et s'épanouit d'une manière inattendue. Le langage qu'elle utilise démontre parfaitement cette nouvelle personnalité forte qui s'est construite tout au long de l'histoire.
Nous voyons donc que Simon utilise son langage, son ton et son vocabulaire afin de cacher qui il est vraiment, tandis que sa sœur Jeanne utilise, avec brio, l'outil du langage pour s'épanouir, s'exprimer, prendre le contrôle et devenir une femme forte et émancipée.
Finalement, est-il juste de dire que les modes d'expression, registres de langue, tons et vocabulaire privilégiés par nos 3 personnages sont représentatifs de leur identité ? Dans le cas de David et Simon, leur langage n'est qu'une carapace afin d'échapper à qui ils sont vraiment. Toutefois, nous voyons parfois que leur côté plus tendre et humain ressort également à l'aide du langage. Dans le cas de Jeanne, son langage est parfaitement représentatif de son identité. Elle projette une femme aux traits puissants et fiers à l'aide de cet outil. À nous de vérifier si notre propre langage et nos modes d'expression sont représentatifs de notre personnalité, et de celles des autres. Il serait intéressant, par exemple, de vérifier si les superstars de notre époque projettent vraiment leur véritable image avec leurs modes d'expressions et leurs registres de langue.





